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Les Carnets de Steiner Le blog d'un artiste peintre qui ne sait pas où il va, mais qui y va quand même. Mes humeurs, mon travail en cours, mais également des informations sur la technique et le processus créatif.

Une nuit ordinaire

Narcisse Steiner

Pulsion soudaine, plume délaissée, journée de taf dans une boutique aussi vivante qu'un champ de mines au Cambodge: trois bonnes raisons de pondre un petit texte écrit d'une traite.

Il n'y aura probablement aucune suite à ce texte. C'est un court récit, prenant place dans mon univers perso. Un texte d'ambiance, sans grande prétention. 

 


Voïtek déposa une bille d'ambrel au fond du fourneau de sa pipe de bois rare. L'objet, hérité de son grand-père, était patiné par des années de manipulations amoureuses. Son long tuyau courbe, gravé de motifs abstraits géométriques, se terminait par un embout d'argent qui portait de nombreuses et minuscules traces de dents. Lorsqu'il approcha la petite pierre volcanique brûlante tirée de sa cheminée, la lueur rougeâtre révéla les fines ciselures qui ornaient le fourneau. Délicatement, Voïtek déposa le caillou incandescent sur la bille jaune translucide qui se mit à crépiter puis se consumer. D'un claquement du pouce, le clapet du fourneau se referma, enfermant la fumée blanche et lourde qui s'élevait en volutes chaotiques.

 

D'un même mouvement, Voïtek porta la pipe à sa bouche et s'avachit dans son fauteuil d'osier et de cuir tendu. Il ferma les yeux d'aise en sentant la fumée résineuse remplir sa bouche puis se poumons. Il toussota, fut parcouru d'un frisson de plaisir en sufflant lentement la vapeur d'ambrel. Sa dernière bille, qui, il se savait déjà, aurait un goût de trop peu.

L'ambrel lui montait vite à la tête, embrumant ses pensées et coupant court à toutes ses velléités de contacter l'Apothicaire et ainsi obtenir quelques billes supplémentaires. De quoi tenir la semaine, après il arrêterait d'en consommer, promis, pensa Voïtek.

 

Cette promesse s'évanouit en même temps que les volutes qu'il expirait. Malgré la sensation de son corps qui s'enfonçait irrésistiblement dans le fauteuil, le jeune homme parvint à se désincarcérer et traina sa carcasse maigre et nonchalante jusqu'à la fenêtre en ogive. Il l'ouvrit bien grand, laissant pénétrer le froid vivifiant de cette fin du mois de longtonnerre. La bise s'engouffra dans la pièce cossue et encombrée, faisant vaciller la lampe à huile posée sur le guéridon de bois sombre. Voïtek s'accouda à la balustrade de fer forgé et respira profondément l'air chargé des senteurs automnales d'humus, de terre humide et de feuilles mortes. Il aimait cette période de l'année, songea-t-il. Le froid implacable estompait les odeurs nauséeuses émanant des docks tout proches, intenables en pleine Saison Jaune. Il ajusta ses lunettes rondes à monture métalliques , véritables culs de bouteilles et fixa son attention sur le ciel dégagé où seul une fine brume floutait la lumière des trois lunes qui entamait leurs premiers quartiers. La nuit était calme, propice à la réflexion et au recueillement. Ou à la consommation excessive d'ambrel, lui souffla sa petite voix intérieure.

 

Le logis de Voïtek était situé en périphérie du Faubourg Steinfog,  un quartier populaire de Nedhamar. Jadis quartier bourgeois, il avait été peu à peu déserté par l'aristocratie chancelante de la capitale impériale. Les nostalgiques de la noblesse préféraient désormais s'installer sur la rive ouest du Vorsirah, zone longtemps réservée aux plus démunis et aux militaires en faction. Depuis le traité de paix entre l'Empire de Nedhamar et ses opposants du Rochamar, à l'ouest, il n'y avait plus à craindre les raids dévastateur qu'amortissait sensiblement la barrière du large fleuve. 

Voïtek aimait le Faubourg et se demandait souvent quelle couardise pouvait pousser les nantis à délaisser un quartier historique à l'architecture complexe et typique, qui plus est baigné d'une atmosphère pareille à nulle autre à Nedhamar. Ses petites maisons individuelles blanchis à la chaux, aux coupoles de verre dépolies sur chaque toit, dotées d'une terrasse minuscule mais appréciable et d'un étage spacieux, le tout format une agglomération à échelle humaine, un dédale où il est plaisant de se perdre... Non, rien ne donnait envie à Voitek de quitter le Faubourg pour les immenses tours froides et sans charme des nouveaux quartiers. Perché sur une ancienne colline ceinturée d'antiques et dérisoires remparts, le quartier était devenu, au fil du temps, le rendez-vous des noctambules à la recherche de plaisirs clandestins et le terrain de chasse privilégié des hors-la-loi en tout genre. Malgré cela, l'immense majorité des résidents s'y sentaient en sécurité grâce à la protection qu'offrait les guildes illégales en échange de menus services.

 

Le jeune homme y était comme un poisson dans l'eau. Lui-même participait activement à la pérennité du marché noir de Nedhamar en se servant de son commerce d'antiquités pour le blanchiment d'argent. Commerce qu'il alimentait régulièrement en étoffant ses étalages avec le fruit de ses propres larcins.

Perdu dans ses pensées, Voïtek resta de longues minutes à la fenêtre, bercé par le feulement lointain du Vorsirah, ponctué du chant régulier des cornes de brumes et des cloches des lourdes barges accostant sur les docks. Il frissonna, passa la main dans ses cheveux noirs perclus d'épis éternels et constata avec une suprise molle que la brume les avait rendus humides. Il ferma la fenêtre et jeta une bûche dans le feu agonisant de sa cheminée, s'avachit de nouveau dans son fauteuil exotique et ralluma sa pipe.

Demain, il ouvrira tard la boutique.

 

Espace gagné sur sa propre maison, elle occupait une bonne partie du rez-de chaussée. Voïtek avait aménagé le premier étage et les combles àsa guise, y créant un espace habitable à son image: un grand enfant de 26 années, vivant au milieu de ses souvenirs, incapable de jeter quoique ce soit. C'était son antre, son domaine personnel dans tout les sens du terme. 

Lessivé par les vapeurs narcotiques de l'ambrel, le jeune myope ne trouva même pas la force de se dévêtir et s'écrasa lamentablement sur son matelas de plume posé à même le sol.

Demain, il ouvrira tard la boutique.

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Commentaires

Noon 20/05/2010 22:38


Je te bidouille un truc vite fait sur un blog de test, je te montre, tu me dis si ça te convient ?


Noon 20/05/2010 20:38


Ah, j'oubliais : de grâce, peux-tu remplacer ce fond noir par un gris (même foncé), car la lecture est rapidement très pénible ... ça scintille car le contraste est trop grand.
Et remplace les titres blancs par une couleur plus foncé, pitié !


Narcisse Steiner 20/05/2010 22:13



Je me contente des CSS tout faits, j'ai un peu la flemme de passer des heures à bidouiller des lignes de HTML, aussi simplifié soit-il pour le moment... :(



Noon 20/05/2010 20:36


Bendidon, j'aimerais bien être aussi créative après une journée de taf, moa. Je suis jalouse.

Bon, ça fait plaisir de retrouver Voïtek, même si j'ai noté quelques traditionnelles fautes d'orthographe :-)
On plonge toujours aussi vite dans l'ambiance (enfin moi, les autres je ne sais pas). Et on n'a pas envie d'en sortir. La suite ! La suite !

Y'en pas ? Bon, tant pis, je retourne avec Fitz ;-)


Narcisse Steiner 20/05/2010 22:12



C'est simple Noon: reste une journée dans une boutique perdue au fond du IXXème, avec en moyenne 1,3 client par jour et rien d'autre à foutre que bouquiner ou gribouiller sur un carnet, tu verra
que le meilleur moyen de tuer le temps c'est de se raconter des histoires...


Vu que je n'ai plus de toiles, je pense que je vais compenser en écrivant un peu plus, ces temps. Moi aussi je suis content de retrouver Voïtek, le personnage a mûri dans ma tête, quelques
petites choses ont changé dans son parcours, ses relations, mais globalement, il n'a pas encore l'étoffe d'un Fitz... Je jalouse Hobb....



Oscar 20/05/2010 16:28


Quel dommage que tu ne songes pas à poursuivre ce texte, Narcisse, qui, aussi finement ciselé que la pipe du héros, dégage un si délicieux fumet désuet d'introduction de roman fantastique urbain
traditionnel: on se demande en frissonnant agréablement ce qui va bien pouvoir arriver à notre Voïtek peut-être sur des docks à la Jean Ray, ou alors dans les méandres inquiétants autant que
poétiques des venelles du Faubourg Steinfog. On naviguerait délicieusement dans un espace et une géographie irréels, quelque part entre la Flandre et le Trieste d'avant 1914, si toutefois il n'y
avait pas ces maudites tours modernes que je déteste et voue au sort de celles de Manhattan!!

Le jour où tes finances seront un poil renflouées, Narcisse, je te conseille de lire "Bruges-la-Morte" de Georges Rodenbach (roman pas du tout fantastique mais avec description merveilleuse de la
ville dans les années 1880-90 je crois + analyse psychologique un brin (?) morbide d'un névrosé qui n'arrive pas à se délivrer du souvenir de sa bien-aimée morte jeune et dont il a transformé la
chambre en musée-sanctuaire),
aisi que de "L'autre côté", l'unique roman, mais impressionnant et inoubliable, dans le genre onirique et fantastique, lui, du dessinateur autrichien expressionniste Alfred Kubin...

Ils sont très différents l'un de l'autre, et pourtant les deux, par l'ambiance, me font un peu penser à ton texte...


Narcisse Steiner 20/05/2010 22:08



Merci de ton intérêt, Oscar. Je prend bonne note de tes références :)


Je pense que tu vois juste en évoquant Jean Ray, même si je ne le considère comme comme une influence. 


EN fait, j'essaye d'apporter (ou rapporter) à la fantasy autre chose que de l'épique à tout bout de champs (de bataille). Ce que je cherche à faire, c'est poser une ambiance, une atmosphère,
faire vivre un monde. Qu'on ai envie d'y croire, de s'y plonger, d'en savoir plus.


J'espère y arriver!