Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les Carnets de Steiner Le blog d'un artiste peintre qui ne sait pas où il va, mais qui y va quand même. Mes humeurs, mon travail en cours, mais également des informations sur la technique et le processus créatif.

Toiles maudites: du pareil au même

Narcisse Steiner

    Hier, j'ai commencé une toile abstraite. Ca faisait un bon moment que je n'avais rien sorti de satisfaisant. Je suis très, très peu productif depuis un bon moment. A l'exception de quelques peintures numériques (je vous invite à suivre ma galerie DeviantART ou au pire, ma page Facebook), ma production picturale traditionnelle stagne lamentablement.

La toile sur mon chevalet n'est pas satisfaisante pour autant. J'ai suffisamment décrit ici mon processus et il n'a pas beaucoup évolué, les bases sont et restent les mêmes, inutile donc d'y revenir. 

Donc, hier soir, j'ai débuté une toile. J'ai posé mes masses de noir et de blanc, laissé le hasard faire son oeuvre, jusqu'à y "voir" quelque chose, que je vais décider ou non d'extraire, d'exhumer... mais pas de déclic. Pas ce moment de vibration, mélange d'excitation, de tension, ce moment où je m'agite le pinceau à la main, comme en conversation avec mon support, ou à peine. 
Je l'ai reprise aujourd'hui, en "espérant que". Le peinture doit sécher pour faire certains effets, etc. Alors j'ai repris.
J'ai eu un moment de tension, puis c'est retombé. L'impasse. J'insiste. Je me prends le mur que je refusais de voir.
 



Et c'est que je me dis "Bon, je recommence". Un peu blasé, mais conscient que ça fait parti du jeu. Les plus belles routes ne mènent pas nécessairement aux plus belles destinations.
Il y a parfois des regrets. J'ai le souvenir de toiles plutôt satisfaisantes mais qui ont connu l'oblitération, pour des raisons qui m'échappent parfois encore. Des oeuvres qui n'existent plus que dans mon esprit, les plus chanceuses ont eu droit à une trace numérique, au fond d'un disque dur oublié.
J'ai attrapé le pinceau, tambouillé une plâtrée de gris aléatoire(s) et colmaté la toile et sa première couche picturale malchanceuse, tout en expliquant pour la énième fois à ma compagne à quel point le fait de reprendre une toile mainte fois est parfois la seule manière d'avoir une résultat final satisfaisant. J'y fais référence dans mon vieil article "Lettre ouverte.." mais en résumé, il s'agit de considérer que chaque couche précédente forme un ensemble de textures, constitués de coups de pinceau appuyés, de rainures de couteau, de bourrelets de trace, d'épaisseurs de matières plus ou moins marquées - par opposition à une toile vierge - et que ce réseau de matière aléatoire va forcément influencer l'oeuvre. 

Je n'avais jusque là jamais réfléchi à ce statut particulier d'une oeuvre. J'étais conscient de l'influence des couches repenties sur le résultat final, mais je n'avais jamais considéré ces couches inférieures comme faisant partie intégrante de l'oeuvre terminée.  
Autrement dit, qu'est ce qui me permet de distinguer un recyclage d'un repentir? 
Par recyclage, j'entends que c'est le support que je recycle, comme c'est le cas de la toile en question, trouvée dans la rue et déjà couverte d'un graffiti réalisée à la bombe, et donc la surface n'était que très peu altérée en terme de texture.
Il ne s'agit donc pas d'une toile vierge au sens strict du terme, seulement... je ne suis pas l'auteur de cette première couche picturale. 
Lorsque je recycle une de mes propres oeuvres, je suis l'auteur du résultat final quoiqu'il en soit puisque les textures déjà présentes, que je les prennes en compte ou pas dans la repeinture, vont forcément influencer la suite des événements. Et ce sera de mon fait.

Il y a certaines toiles que je ne parviens pas à recycler. Parfois la texture est trop marquée, trop présente, et il m'est impossible de la reprendre sans qu'on ne voit "que ça".et rien n'en sort jamais de bon. Je les appelle les toiles maudites.
Peut-être est-ce un défaut de compatibilité entre le support déjà défloré et ce que je souhaite peindre? Il semble donc important d'adapter le support non vierge au projet. C'est con exprimé comme ça, mais ça va mieux en le disant, hein? 

Alors, à quel moment je décide que c'est cette couche picturale, la dernière donc, qui est à considérer comme une nouvelle oeuvre terminée et non la continuité de ce qui a été commencé dès l'entame de la toile vierge? L'intervalle de temps entre le moment où j'abandonne une toile et celui où je décide de la recycler? Alors, quel est la durée minimum de cet intervalle pour considérer que je débute une nouvelle oeuvre?
A mon changement d'état d'esprit, de la volonté de faire un truc dans un style et pas un autre? Est-ce que je peux donc envisager, voire espérer, partir sur quelque chose de réellement neuf si mon support porte déjà les traces de quelque chose de radicalement différent?
Dois-je considérer cette oeuvre comme étant une forme de collaboration avec un artiste anonyme et non conscient de sa contribution?

Sans passer quatre heures dessus et sans utiliser de calculatrice, je suis en mesure de dire que cohabitent en moi deux points de vue qui se télescopent l'un l'autre et je suis à l'heure actuelle incapable de décider lequel je vais adopter. 
D'un côté, une approche rationnelle et pragmatique, de l'autre, une approche plus spirituelle, métaphysique:

Le premier point de vue est strictement matérialiste et ne s'en tient qu'à la résultante d'éléments physiques présents sur la toile. Ce qui devait arriver arriva, en quelque sorte. On s'en tient à l'accident, et ce qui ressort de la toile terminée n'est que le fruit d'un hasard plus ou moins heureux. Il n'y a aucune réelle intention.

Le second point de vue s'y oppose puis qu'on pourrait y voir la matérialisation d'un intention préexistante, de mon inconscient, par exemple. Pourquoi m'acharner à coucher et recoucher une toile si je n'arrive à rien? Est-ce que l'idée tente de se frayer un chemin vers le support, apprenant à la dure, jusqu'à finalement s'exprimer pleinement? Est-ce vraiment un hasard si je reprends encore et encore sur cette toile? Est-ce innocent, en quelque sorte?

Ce dernier point de vue est... dérangeant, gênant, à croire que je manque de recul et de sérénité sur ce que j'apellerai la question spirituelle de l'art, sans chercher à plagier, mais plutôt à chercher à faire écho à Kandisky (Du spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier).
A ce point de l'article, je sais que je tiens mon prochain article... 
 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commentaires